Mysticisme et poésie


La mystique est une voie bien étrange. Elle est à mon sens la plus silencieuse de toutes les voies. Elle ne fait pas de bruit comme le fait la Magie, ou l'Alchimie, ou d'autres routes plus « à la mode » actuellement. Elle reste dans son coin, tranquillement, et elle fait ce qu'elle a à faire. Peut-être est-ce pour cette raison que je l'ai choisi, car elle est calme. Pourtant, elle est d'une « densité » incroyable. Elle remue, elle réforme, elle rectifie sans autre forme de procès !

La mystique est une voie qui dans sa forme ne requiert rien. En revanche, elle demande beaucoup. Elle demande au mystique de tourner son être vers le divin, pas un peu, mais totalement. C'est un renversement, un bouleversement radical de la vie de celui qui marche sur ce chemin. Et ce dernier est toujours accompagné de textes, mais pas n’importe lesquels ! Si nous trouvons à la source du mysticisme beaucoup de textes sacrés (surtout dans la tradition orientale), nous trouvons aussi un nombre incalculable de poèmes mystiques (ou, en tous les cas, de textes mystiques à teinte poétique).

Page manuscrite de l'ouvrage de M.Porete : "Le Miroir des âmes simples anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d'amour"

Poétique dans la forme, certes ! Mais avant tout poétique dans l'intention ! Ces textes sont porteur de l'expérience de celui qui les a écrit. Et si celui-ci eu la chance d'être « vérifié » par l'éternel, cela sera consigné secrètement dans ses textes malgré lui (car la Nature laisse toujours une trace de ses actes). Aussi, dans cet article, nous allons observer comment le texte poétique inspire le mystique qui avance vers Dieu. Nous allons regarder comment ce « corpus lyrique » provoque l'ego et le force à se « prosterner » devant l'éternel (je devrais même dire se « soumettre » au sens profondément mystique du mot, et tel que l'entend le véritable Islam spirituel, et non ces âneries islamiques qui détruisent tout sur leurs passage).

Un petit point historique :

Commençons par citer René Guénon qui nous écrit, dans l'ouvrage intitulé : « Autorité spirituelle et pouvoir temporel » : « L’opposition des deux pouvoirs spirituel et temporel, sous une forme ou sous une autre, se rencontre à peu près chez tous les peuples, ce qui n’a rien de surprenant, puisqu’elle correspond à une loi générale de l’histoire humaine, se rattachant d’ailleurs à tout l’ensemble de ces « lois cycliques » auxquelles, dans presque tous nos ouvrages, nous avons fait de fréquentes allusions Pour les périodes les plus anciennes, cette opposition se trouve habituellement, dans les données traditionnelles, exprimée sous une forme symbolique, comme nous l’avons déjà indiqué précédemment en ce qui concerne les Celtes ; mais ce n’est pas cet aspect de la question que nous nous proposons spécialement de développer ici. Nous retiendrons surtout, pour le moment, deux exemples historiques, pris l’un en Orient et l’autre en Occident : dans l’Inde, l’antagonisme dont il s’agit se rencontre sous la forme de la rivalité des Brâhmanes et des Kshatriyas, dont nous aurons à retracer quelques épisodes ; dans l’Europe du moyen âge, elle apparaît surtout comme ce qu’on a appelé la querelle du Sacerdoce et de l’Empire, bien qu’elle ait eu aussi alors d’autres aspects plus particuliers, mais non moins caractéristiques, comme on le verra par la suite. Il ne serait d’ailleurs que trop facile de constater que la même lutte se poursuit encore de nos jours, quoique, du fait du désordre moderne et du « mélange des castes », elle se complique d’éléments hétérogènes qui peuvent la dissimuler parfois aux regards d’un observateur superficiel » (R.Guénon, Autorité spirituelle et pouvoir temporel, chapitre 2) .

Au sein des civilisations, il a toujours existé jusqu'à nous jours (ou le désordre étant tel que nous pourrions nous poser la question) une caste représentant le divin, le spirituel, etc (et l'érudition qui en découle). A l'intérieur de ces castes, on pouvait ainsi trouver ce que j’appellerais des « mystiques », c'est-à-dire des gens en lien direct avec l'éternité. Je parle là de personnes ayant œuvrer pour créer ce lien, et ensuite le vivre et en partager les bienfaits avec la communauté (comme le faisaient par exemple les druides).

"The Chief Druid" provenant du "Mona Antiqua Restaurata", 1723

Pour moi, le mystique est clairement celui qui a été illuminé par l'origine de la création, par le Dieu créateur (ou tout du moins, celui qui est sans concession en cheminement vers cela). C'est celui qui a vécu cette expérience qui révèle, qui éclaire pour de bon l'homme sur la Nature des choses et de lui-même. C'est aussi celui qui grâce à cette expérience (ou simplement grâce au cheminement), va être inspiré et va alors pouvoir apporter des choses au sein de son groupe. Le plus souvent, on parle de médecine (de l'âme et du corps), de science, de philosophie, mais aussi d'art et donc de poésie :

« Les textes montrent que la hiérarchie, fondée sur le savoir et non sur une quelconque autorité administrative, comportait de nombreux grades et des spécialisations sans ambiguïté :

  • La première catégorie est celle des druides théologiens . Ils se livrent, selon César, à d'immenses spéculations qu'ils transmettent à la jeunesse. Il n'y a pas de druide spécialisé dans le sacrifice, car tous les druides, quelle que soit leur spécialisation, ont le droit, au moins théorique, de pratiquer le sacrifice.

  • Une deuxième catégorie sacerdotale s'occupe de poésie et de "littérature" orale . C'est en Gaule la catégorie des bardes et, en Irlande, celle des filid ou "poètes". Elle a dans ses attributions : Histoire et généalogie (qui constituent au fond une seule et même discipline). Littérature (récitation des légendes et des poèmes mythologiques). Prédiction et satire (qui sont, pour le roi et pour le druide, des moyens de gouvernement ou de pression sur le gouvernement). Justice (rendue, publiée par le roi mais dite par le druide qui, seul est ordinairement juriste). Enseignement (organisé en profondeur, à la mode des gourous de l'Inde, mais dont les premiers degrés pouvaient être suivis certainement par n'importe qui). Diplomatie (ambassades et négociations diverses, conclusion de traités d'amitié ou d'alliance). Musique (harpe, instruments à cordes, à l'exclusion des instruments à vent ou à percussion). Médecine (sous ses trois aspects : incantatoire, sanglante, végétale) Distribution de la boisson (échanson : il répartit les parts attribuées aux convives, mais c'est la reine qui verse la boisson dans les coupes). Information (le druide portier renseigne sur les nouveaux arrivants et les visiteurs). Architecture (construction de maisons et de forteresses).

  • Une troisième catégorie sacerdotale est celle des devins (irlandais faith, gaulois vatis, pluriel vates) »

Voilà ce que nous raconte les sources d'un site très bien fait sur la civilisation celtique : « l'Arbre Celtique – www.arbre-celtique.com » (je leur fait un « coup de pub » car leur site existe depuis bien longtemps, je le consulte depuis un bon nombre d'années, et il est toujours aussi bon, fournit, et très instructif). Au moyen-âge, l’église s'articulera beaucoup en suivant ce modèle (et ce faisant, préservera d'une certaine manière la culture celte).

Le monde druidique est un monde emprunt de spiritualité et de mystère. Et ceux qui rentrait dans le sacerdoce devait le savoir, devait épouser cela et vivre dans cette atmosphère mystique. Ils devaient alors apprendre cette « vision du monde », l'incarner et la faire respecter pour contribuer à l'équilibre de la société (elle était donc un contre pouvoir tempérant les ardeurs de la caste des guerriers). Ayant donc terminé avec cette digression en guise d'introduction, je vais pouvoir revenir sur le cœur du sujet !

Qu'est-ce que la poésie ?

Le mot « poésie » provient du grec « poíêsis » (ποίησις). Cela traduit l'action de créer ! Et oui, la poésie, c'est l'art de créer. Mais de créer quoi ? Voilà justement l'interrogation à laquelle j'aimerais répondre !

Qu'est-ce que veut dire créer pour les Anciens ? C'est là un vaste sujet que je vais juste tenter d'ouvrir afin de laisser apparaître la trace d'une piste à suivre (je ne pourrais pas faire plus). Il existe une racine à la source de ce mot « création », cette racine est indo-européenne. C'est « k̂er », qui veut dire « croître » qui donnera « creo » en latin et qui se traduit par « créer, nommer ». N'oublions pas qu'à l'origine de la création est le verbe ; ainsi, parce qu'il y a eu une première « parole », la création a pu se faire (elle a pu croître). C'est pour cette raison que pour les Anciens la parole (le langage, sa prononciation, ses intonations, etc) est créatrice ! Lorsque l'on nomme, on créé, on donne vie.

Le Barde, gardien de la parole des dieux et de la tradition orale.

La poésie est donc l'art de donner vie aux choses, c'est l'art d'exprimer le verbe et sa puissance créatrice (donc sa force de croissance). Celui qui récite la poésie mystique est celui qui fait croître en lui la conscience de la Nature et de lui-même, c'est celui qui laisse la puissance du texte récité pénétrer en lui pour résonner et éveiller ce qui sommeil (cela pourrait être rapproché des mantras, des prières, des litanies, etc ; qui selon moi trouvent une fonction commune à la poésie mystique).

Si on voulait selon moi interpréter rigoureusement le mot « poésie », dans le cadre de cet article, nous pourrions dire que tout textes sacrés, possédant une vie, une âme, car animés par le verbe créateur, par la vibration de l'univers, sont par définition poétiques. Et si tout les mystique ont leur propre sens de la poésie, il conviendra de trouver ceux qui touchent notre cœur afin de se laisser enivrer par le souffle du grand esprit, l'éternité. Aussi, pour goûter la saveur aigre-douce de ce genre de textes, voici le « Quantique de l'âme » de Jean De La Croix :

Par une nuit profonde,

Étant pleine d'angoisse et enflammée d'amour,

Oh ! l'heureux sort !

Je sortis sans être vue,

Tandis que ma demeure était déjà en paix.

J'étais dans les ténèbres et en sûreté

Quand je sortis déguisé par l'escalier secret,

Oh ! l'heureux sort !

J'étais dans les ténèbres et en cachette,

Tandis que ma demeure était déjà en paix.

Dans cette heureuse nuit,

Je me tenais dans le secret, personne ne me voyait,

Et je n'apercevais rien

Pour me guider que la lumière

Qui brûlait dans mon cœur.

Elle me guidait

Plus sûrement que la lumière du midi

Au but où m'attendait

Celui qui m'aimais,

Là où nul autre ne se voyait.

O nuit qui m'avez guidée !

O nuit plus aimable que l'aurore !

O nuit qui avez uni

L'aimé avec sa bien-aimée

Qui a été transformée en lui !

Sur mon sein orné de fleurs,

Que je gardais tout entier pour lui seul,

Il resta endormi,

Et moi je le caressais

Et avec un éventail de cèdre je le rafraîchissais.

Quand le souffle provenant du fort

Soulevait déjà sa chevelure,

De sa douce main

Posée sur mon cou il me blessait,

Et tous mes sens furent suspendus.

Je restai là et m'oubliai,

Le visage penché sur le Bien-Aimé.

Tout cessa pour moi, et je m'abandonnai à lui.

Je lui confiai tous mes soucis

Et m'oubliai au milieu des lis.

Jean De La Croix – Quantiques de l'âme (tiré de l'ouvrage : « La Nuit Obscure »), ou l'âme prononce son union avec l'éternel. J'ai ici fait le choix d'un poème que j'aime particulièrement et qui retranscrit bien ce qu'il se passe en méditation (je parle évidement de méditation « mystique », et non de mind-fullness et autres types de méthode moderne).

Comment ça marche ?

Les choses à la base sont toujours simple. Pour cheminer sur la voie mystique, il suffit d'obtenir trois ingrédients (ceci étant un exemple personnel) :

  1. Un texte poétique mystique (donc sacré, contenant la « trace » du verbe)

  2. Un lieu « tellurique », ou un maître (et pourquoi pas les deux)

  3. Du temps (que l'on prend pour méditer)

Les complications commencent lorsque nous nous mettons à rechercher cela dans le monde. En effet, trouver des textes mystiques de nos jours est pratiquement impossible. Je recommande souvent les vieux écrits, mais ils ne sont pas nécessairement facile d'accès du à leur vieille utilisation du langage (je conseil malgré tout, pour ceux qui en ont le courage, de faire l'effort de les comprendre, car justement, cette « vieille » utilisation contient un style inimitable et d'une profonde richesse intérieure ; ce que l'utilisation moderne du langage ne permet pas, ou vraiment très peu à cause de l'appauvrissement de la langue). Il y a donc selon moi un ahan à fournir pour entrer en résonance avec les textes mystiques anciens (cependant, il ne faut pas non plus s'imaginer que tous sont imbuvables et incompréhensibles) !

Si nous n'avons pas la chance d'avoir un maître auprès de soi pour nous ouvrir les portes de l'invisible, il faut alors trouver un lieu qui le permet (il faut donc trouver un lieu qui rectifie). Nos ancêtres avaient coutume de lever des pierres pour signaler ce genre de lieu (mais il est bien possible qu'avec le temps, des idiots se soient amusés à lever des pierres pour rigoler, brouillant ainsi les pistes de recherches). En théorie, un instinct bien affûté peut par intuition trouver ce genre d’endroit chargé en « vibrations » (je ne m'étalerais pas plus là-dessus).

Enfin, vient le plus dur pour certains (voire même pour beaucoup) : « le temps ». Dans ce monde moderne, le temps nous ai subtilisé par la machine diabolique qui écrase les hommes. Nous n'avons plus le temps pour rien, nous n'arrivons plus à le trouver, nous ne le traquons même plus ! Beaucoup d'entre nous sont donc coincés dans cette problématique de « trouver du temps ».

Ce problème est complexe car pour s'en dépatouiller, il va falloir faire des choix. Ces derniers vont probablement chambouler notre vie, notre rapport au monde, à nous-même, aux autres, etc. Néanmoins, si l'on désire marcher sur une voie (peut importe laquelle), il faut du temps, et cela est non négociable.

Le temps est symboliquement quelque chose de très important, de vital même ! Sénèque disait justement que : « la seule chose que les gens ne pourront pas me rendre, c'est le temps qu'ils m'ont pris ». Celui qui détient votre temps, s'est en réalité emparé de vous et de votre âme. Il vous contrôle, vous manipule à loisir, car il tient dans sa main votre existence qui s'écoule au rythme auquel il décide. Rendez-vous bien compte de cela ! Dans cette société machiavélique, le temps des individu appartient à une élite qui joue avec celui-ci sans aucun scrupule. En d'autres termes, ces gens vous vole votre vie. Il ne faut alors pas espérer de grands résultats sur le plan spirituel si vous n'avez plus votre souveraineté intérieure. Sachez le !

Une illustration mystico-fantaisiste du moine en prière

Enfin, si vous arrivez à réunir ces trois choses quotidiennement, et quand le cœur vous en dit, vous pourrez alors prétendre marcher réellement sur la Voie. Prendre le temps de lire un beau poème, empli du souffle de l'éternel ; puis, se laissant bercer par celui-ci, vous assoupir et méditer pendant un temps immortel, que seul la Nature connaît. Voilà ce qu'il faut pour que le mystique s'éveil.

Finissons cet article sur un élan, un appel à marcher sur ce chemin qui ouvre le cœur, et qui divulgue doucement l'invisible à celui qui veut bien se laisser emporter par le « vent cosmique » : « Souviens-toi, ô ami, du récit d'un long voyage que tant d'hommes endormis ont depuis longtemps oublié. Un voyage qui ne se fait ni sur terre, ni dans le ciel, ni dans les océans, un voyage dont la distance est l'illusion, qui dure de nombreuses années mais qui ne se fait qu'en un instant. Ce voyage, ô ami, si tu t'en souvenais, est celui de cette vie. Seul manque le voyageur. Beaucoup sont partis. Certains sont revenus et d'autres échappent à nos horizons. Mais rappelle-toi aussi que très vite ton esprit s'est laissé emporter par la torpeur du monde, ses vacarmes et ses fureurs. Tu dois pourtant te souvenir de ces rêves diaphanes où tu croyais entendre un appel, où tu voyais poindre une lumière... ».

Ibn Atâ Allâh

Bonne route !

G.Attewell

Liens des images :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Miroir_des_%C3%A2mes_simples

http://zimzimcarillon.canalblog.com/archives/2011/12/01/22768885.html

http://boards.br.leagueoflegends.com/pt/c/historia-e-arte/jFL7xvba-sugestaio-de-campeaio-adipo-o-violinista-de-ionia

http://pixabay.com/fr/fantaisie-moine-angel-prier-3311091/

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