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La Qabal, par Jacques Grimault


Vous avez déjà eu, Chers Lecteurs, l'occasion de lire Jacques Grimault sur ce blog, en janvier dernier. Après ce premier papier, auquel il a bien voulu participer, et après lui avoir proposé de réitérer l’expérience, la réponse fut oui. Ainsi donc, voici pour vous amis curieux, un nouvel article en compagnie de Jacques Grimault. Plongeons dans le vif du sujet !

J'ai volontairement orienté cet article sur un thème qui pour moi est essentiel. Nous allons donc parler de la Qabal (que j'ai écrit avec l’orthographe proposée à l'époque par Jean Dubuis et qui, pour les amateurs de la langue des oiseaux, signifie beaucoup de choses...). Allons-y !

Jacques, merci d'avoir une fois de plus accepté mon invitation. J'ai envie, dans cet article, de nous immerger dans le monde magique de la Qabal en ta compagnie. Sans plus tarder, je vais te soumettre mes interrogations et je vais te laisser y répondre !

Première question, simple dans la forme. La Qabal trouve t-elle son origine dans le peuple Égyptien ? Ou est-elle véritablement hébraïque ?

Tout public cultivé s’est un jour penché sur l’expression de la ‘mystique hébraïco-juive’ appelée QaBaL, mais aura-t-il lu ceci : « Le cheval est le symbole de l'intelligence ». L'homme doit gouverner son esprit comme le cavalier guide son coursier. Ceci résulte de l'hébreu, puisque le nom du cheval de selle :

signifie de plus "expliquer, définir, donner l'intelligence". (…) Le cheval de course, le coursier vigoureux, se nomme :

mot qui signifie de plus "acquérir, s'approprier", parce que l'esprit de l'homme parcourant le champ de l'intelligence acquiert de nouvelles connaissances. On notera, de plus, que l'hébreu :

le cavalier, est une anagramme de :

l’étoile du matin" (Les symboles des Egyptiens comparés à ceux des Hébreux, Frédéric Portal (1804-1876). Réédition Guy Trédaniel, p. 143 à 145, ou Editions Lahi).

Il n’y a pas, en ce qui me concerne, de monde magique de la Qabal ; au mieux, un délire d’imagination pour attirer l’attention des ignorants… La Qabal n’est qu’un maladroit et tardif emprunt de formes à d’autres traditions, dont la plus sûre et la plus ancienne est celle de l’antique Égypte dans notre partie du monde, cependant dite plus précisément et correctement Cabale, qui a précédé la Qabal de près de 2 500 ans environ, si l’on s’en tient aux références historiques. Cette Qabal ne concerne cependant que les lettres dites hébraïques, qui sont elles aussi un emprunt (cunéiforme et hiéroglyphique), alors que la Cabale égyptienne est omniverselle, c’est-à-dire qu’elle transite partout tout le temps : dans la musique, la peinture, la sculpture, la danse, les religions, les rites et usages, les jeux et les couleurs, toutes les langues et les prononciations, etc. ce que ne fait pas la Qabal hébraïque, et moins encore la kabbale juive, à la mode. Ce que j’étaye ainsi : « On peut d’abord établir qu’on ne doit point chercher l’origine de la philosophie kabbalistique chez les juifs qui habitaient la Palestine, car tout ce que les Anciens rapportent des traditions qui étaient en vogue chez les juifs se réduit à des explications de la Loi, à des cérémonies et à des constitutions des Sages.

La philosophie kabbalistique ne commença à paraître dans la Palestine que lorsque les Esséniens, imitant les mœurs des Syriens et des Égyptiens, et empruntant quelques-uns de leurs dogmes et de leurs instituts, eurent formé une secte de philosophie. On sait, par les témoignages de Joseph [Flavius Josèphe] et de Philon [d’Alexandrie], que cette secte gardait un secret religieux sur certains mystères et sur certains dogmes de philosophie. Cependant ce ne furent point les Esséniens qui communiquèrent aux juifs cette nouvelle Cabale ; il est certain qu’aucun étranger n’était admis à la connaissance de leurs mystères. Ce fut Siméon Schetachides qui apporta d’Égypte ce nouveau genre de tradition. Il est certain d’ailleurs que les juifs, dans le séjour qu’ils firent en Égypte sous le règne de Cambyse, d’Alexandre le Grand et de Ptolémée Philadelphe, s’accommodèrent aux mœurs des Grecs et des Égyptiens, et qu’ils prirent de ces peuples l’usage d’expliquer la Loi d’une manière allégorique et d’y mêler des dogmes étrangers.

On ne peut donc pas douter que l’Égypte ne soit la patrie de la philosophie kabbalistique. On en sera pleinement convaincu si on se donne la peine de comparer les dogmes philosophiques des Egyptiens avec ceux de la Kabbale » (Jacques de Basnage, Histoire des juifs, tome I, livre III, chap. 9 et suivants). Louis Massignon est quant à lui catégorique ; « Ce n’est pas en hébreu qu’a commencée la systématisation du sens symbolique des lettres, mais en grec, dans la chrétienté d’Asie, et la cabale juive, qui commence avec le Sepher Yetzira, semble dépendre du Jafr arabe de l’islam Shî’ite extrémiste » (La philosophie orientale d’Ibn Sînâ et son alphabet philosophique, Institut français d’archéologie orientale, Le Caire, tome IV).

Que peux-tu nous dire sur l'orthographe du mot ? Quelle orthographe serait pour toi la plus correcte ? Et bien entendu, peux tu nous expliquer pourquoi ?

Sur l’orthographe du mot, je n’ai rien à dire, étant donné que je n’y suis pour rien, mais pour son étymologie, voici une brève remarque : ce mot trilitère – QBL (Qof-Beth-Lamed) – a pour sens réel originel : Ciel (étoile) – Nature (lieu de résidence) – El (nom générique de la divinité dans cette région), qui se traduit par Ordre (rangement) ; Ordre (injonction impérative), et Ordre : faire beau et bon… Il me semble que c’était là, à l’origine, ce que devait transmettre ce truchement, pour le bonheur des hommes qui se formaient et s’instruisaient à son contact et à sa pratique, ainsi que la fondation et la spécificité culturelle du futur Israël, deux aspects indispensables à la création d’une nation… Voici de quoi s’éclairer mieux : « On fait dériver communément de l’hébreu Qebil qui signifie recevoir, recueillir, et on le traduit par tradition. Cette étymologie nous semble forcée et inexacte. Nous croyons le mot hébreu kabbalah d’origine chaldéo-égyptienne, ayant le sens de science ou doctrine occulte. Le radical égyptien Khepp, Khap, ou Kheb, Khab, en hébreu Qab, Khebb ou Khebet signifie cacher, enfermer, et al ou ol, en égyptien, prendre ; de sorte que ce mot signifierait la science déduite de principes cachés : ex arcano » (F.S Constancis, dans l’Encyclopédie du XIXe siècle).

Dans son Précis de linguistique sémitique, C. Brockelmann fait une intéressante remarque ; « au fur et à mesure qu’on avance dans l’étude de la plus ancienne morphologie de l’égyptien, telle qu’elle nous a été attestée dans les textes des pyramides, son analogie avec le sémitique apparaît de plus en plus clairement ». Pour M. Yannick Auffret, l’hébreu :

QaBal a le sens de "analogies", "correspondances", "parallèles", ce qui est l’exacte tournure technique de la Cabale égyptienne, qui procède par analogies, parallèles, correspondances formelles ou sémantiques, etc. Cependant, si l’hébreu QaBaL (tel qu'écrit en hébreu ci-dessus) à en effet le sens de "recevoir", "admettre", son homophone et homonyme (aussi tel qu'écrit en hébreu ci-dessus) signifie "obscurité", "ténèbres", et le paronyme :

(QaBa) veut dire "couvrir", "cacher", alors que "QaBaTS" a le sens d’"amasser", "recueillir" ; il reste à ajouter que KaB est un verbe signifiant : "forger", "s’occuper des métaux". Quant au grec :

(kobalos), il porte le sens de "fourbe", "imposteur", "fripon". On peut percevoir, à travers ces acceptions paronymiques, le caractère obscur et secret des expressions cabalistique et qabalistique, et leur paradoxale volonté de se faire comprendre aux uns et de rester inaccessible aux autres, et ce, par tous les moyens, y compris parfois le mensonge et l’inversion...

La Qabal a traversé les âges, allant de l'antiquité jusqu'à notre époque. A t-elle perdu en vigueur ésotérique pendant ce voyage ? Et surtout, s'est elle transmise avec rigueur et qualité ? Ou a t-elle perdu de l'information et de la pertinence en court de route ?

Selon moi, elle n’a jamais eu la vigueur et l’utilité qu’on lui prête en excès, ce qui est quasiment devenu une propagande ; en effet, comme elle ne porte et n’est portée que par les écrits antérieurs aux ajouts massorétiques (entre les 2ème et le 10ème siècles), cela ne concerne que très peu de textes en réalité. Par ailleurs, les modalités de compréhension se sont dissoutes dans le temps, d’une part à cause des interdits (pas avant 40 ans, et jamais par des goyim − les non-juifs) et autres misères, mais surtout par la perte des anciens usages en matière d’écriture et de lecture… En bref : même les hébraïsants ne s’y retrouvent plus entre eux, et s’épuisent dans des discussions… byzantines ! la Qabal s’est elle-même stérilisée, quoi qu’en disent ses thuriféraires… Quelques textes ! « En ce qui touche les choses mystérieuses, les symboles des Egyptiens sont semblables à ceux des Hébreux. » (Clément d’Alexandrie, Stromates, Livre V, p.566. Ed. Sylburg). « Les procédés mystiques de la Kabbale offrent la plupart des éléments du système hiéroglyphique » (Chevalier Aleksandr de Goulianof, membre de l'Académie des Sciences Russe ; Essai sur les hiéroglyphes de Horapollon, et quelques mots sur la Kabbale, Paris 1827. p. 44). Cependant, Théodore Reinach, historien juif, a pu en écrire : « La Kabbale est un poison subtil, qui pénètre dans les veines du judaïsme et l’infecte entièrement », ce qui est une appréciation forte…

Que penses-tu de la Qabal vu par le siècle des lumières (je pense notamment au travaux de Papus) ?