Crowley, ou la fabrique d’un fantasme (partie I)


Dans le monde de l’occultisme, il est un nom qui revient fréquemment, Aleister Crowley ou la Grande Bête 666 comme il aimait se faire appeler. La réputation sulfureuse de cet homme a traversée les époques jusqu’à nos jours où bien des légendes sur son compte ont perdurées au-delà de la sphère ésotérique.

Nous ne ferons pas ici dans la biographie que vous trouverez partout sur internet et sur Wikipédia mais nous tenterons de lever le voile sur l’homme afin d’en discerner un petit peu le personnage, à la fois complexe, provocateur et extrêmement intelligent.

Un petit question-réponse est, nous semble-t-il, un bon moyen d’en faire le tour.

Aleister Crowley

Crowley était-il sataniste ?

C’est une question qui revient souvent. Alors pour répondre : « Non ! ». Voilà, c’est fini…

Blague à part, Crowley était un ésotériste, il a parcouru bien des spiritualités à la fois orientales et occidentales. La Théléma, sa doctrine (pour ne pas dire sa religion) est basée sur une connaissance accrue des principes hermétiques, kabbalistes, yogiques et gnostiques. Les figures des divinités sont empruntées aux traditions de l’Egypte ancienne. Rien de sataniste là-dedans, tout au plus illuministe ou luciférien (dans le sens « par qui vient la lumière ») car la Théléma est de principe solaire.

Il est pourtant vrai que son petit nom était la Grande Bête 666. Cela venait de sa mère qui l’appelait comme ça lorsqu’il était enfant. Sa famille étant darbyste, une sorte de secte hyper-chrétienne, l’éducation de Crowley suivait cette doctrine et sa mère lui donnait ce « surnom » lorsqu’il ne suivait pas le chemin de Jésus. Il garda donc ce sobriquet plus par provocation que par soumission à Satan.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que Crowley est décédé en 1947 et le mouvement sataniste est né en 1966 avec la création de l’église de Satan d’Anton LaVey. Avant cette date, le satanisme n’existait tout simplement pas… On condamnait la sorcellerie et la pratique de la magie car elles contrevenaient au principe de la Bible mais en aucun cas le satanisme comme nous le connaissons aujourd’hui n’avait encore vu le jour.

Pour aller plus loin, Crowley a toujours essayé, par syncrétisme, de réconcilier la religion et la science, le but déclaré dans la revue Thélémite « The Equinox » était : « La méthode de la science, le but de la religion ».

Mais, pour les trois grandes religions monothéistes, la magie reste un tabou. De plus, pour des pays fortement chrétiens comme les USA, tout ce qui ne va pas dans le sens du Christ est Antéchrist !

Dans le principe de la Théléma, Jésus Christ, Mahomet, Bouddha et Moïse sont considérés comme de simples prophètes de l’ancien éon et Crowley le confirme dans « Magick in Theory and Practice » où il explique que chacun d’entre eux, avant de prêcher la bonne parole, ont disparu quelques temps durant lesquels, aucune information sur leur devenir n’a fuité et son revenu comme ce que les chamanistes appellent des « hommes-médecines ».

Un des symboles de la Théléma, l'étoile hexagonale

Cette idée de satanisme est aussi entretenue par le fait que nombre de personnes connues dans le show-biz font référence à Crowley, des Beatles à Jay-Z. On ne rentrera pas dans ce débat entre fantasme et réalité sur la légende urbaine des « illuminatis », néanmoins, il est de bon ton d’expliquer quelques points car la « beat-generation » a été énormément influencée par les travaux de Crowley.

Timothy Leary était très intéressé par ses travaux et a exploré les perceptions sous drogues pendant les années 60. Il avait des liens avec pas mal de stars de l’époque dont les Beatles et les Rolling Stones.

De même, Crowley eu des contacts dans les années 30 avec un certain Aldous Huxley qui est connu pour son chef d’œuvre « Le meilleur des mondes » mais aussi pour son livre « Les portes de la perception » qui traite des effets de la mescaline sur la conscience.

Robert Anton Wilson, un écrivain peu connu en France mais influent outre-Atlantique, travailla beaucoup sur la manipulation mentale, les travaux de Timothy Leary et les conspirations. Wilson était un grand amateur des travaux de Crowley et un ami d’Israël Regardie (membre de la Golden Dawn et ayant travaillé avec Crowley).

Tous ces hommes de lettre et d’art ont continué à perpétuer une certaine idée libertaire du « do what thou wilt » mais moins portée sur l’ésotérisme et un peu plus sur des travaux sur la conscience qui, quelque part, rejoint une grande partie du travail magique.

D’ailleurs, il n’est pas totalement anodin que de grands noms de la psychologie se soient « ralliés » à son système de pensée car Crowley, avant de rentrer dans des ordres ésotériques, était étudiant à Cambridge en « science morale » avec la spécialité « Philosophie, psychologie et économie ». Il est à cette époque proche des jacobites et entre à l’église celtique.

Tout ça fît que les néo-conservateurs ont continués à attribuer la dérive des mœurs issue du « Flower Power » à Crowley et depuis l’avènement d’Internet, un mix est fait entre les élites néo-libérales et les « satanistes ». Du coup, on va en venir aux mœurs…

Crowley était-il un pervers sexuel ?

Oui et non, c’est une question de point de vue et de curseur.

A son époque, il était vraiment considéré comme un pervers. La raison est simple, Crowley était bisexuel et ne s’en cachait pas. Mais il faut aussi remettre les choses dans leur contexte, jusqu’en 1861 (14 ans avant la naissance de Crowley) les actes homosexuels étaient passibles de peine de mort en Angleterre et par la suite de prison, jusqu’en 1967 où l’homosexualité est partiellement dépénalisée. Donc, durant toute sa vie, de part son orientation sexuelle, Crowley était pour l’Angleterre conservatrice et bien-pensante, vu comme « l’homme le plus malsain du Monde » comme le nomma le tabloïde anglais « John Bull » en 1923.

En parallèle, les pratiques de magie sexuelle et de tantrisme, qu’il performait au sein de l’Ordo Templi Orientis, avaient deux buts. Le premier étant le passage de certains grades (par exemple au VIII°, l’adepte apprenait la masturbation à but magique, au IX° la pénétration vaginale, au XI° celle anale, que ce soit pour les hommes ou les femmes de l’ordre). Le second était d’ordre magique, utilisant l’énergie sexuelle comme catalyseur de la Volonté du magicien et/ou la mise en état de transe.

Il faut se rendre compte, c’est que dans les pratiques magiques et religieuses de beaucoup de tribus ou civilisations, le sexe est un élément primordial. Il est le rite de passage de l’adolescence au monde des adultes et est un acte mystique dans toute sa splendeur, la Création. Seul le monde occidental avec l’avènement de l’éon patriarcal qui débuta avec la religion judaïque, puis chrétienne et enfin musulmane, tentât d’imposer des tabous sur la sexualité.

Ce qui va nous faire faire un tour du coté de cette histoire d’éons. Pour les Thélémites, il y a 3 éons qui se sont succédés. Le premier est celui d’Isis où les principales religions étaient orientées vers un système matriarcal, les cultes de la déesse mère, puis vint celui d’Osiris, avec les religions patriarcales dont nous avons parlé plus haut, et enfin, l’éon qui en est à son début depuis plus d’un siècle, celui d’Horus (qui au temps du new-age était appelé l’ère du Verseau). La différence avec l’éon d’Horus comparé aux deux précédents, c’est qu’il se base non pas sur un « Dieu le père » ou une « Déesse mère » mais sur une auto-réalisation de sa propre Volonté mystique. En gros, exprimer la part de Dieu qui se trouve en soi et en appliquer la Volonté (le « True Will »). Le sexe dans cette optique ne suit donc plus la loi des hommes mais la loi de ce que l’être veut, quelque part le « Love under Will ».

Pour continuer sur Crowley et le sexe, il a été dit beaucoup de choses.

Crowley a effectivement tenté de pratiquer la zoophilie à Cefalu mais pas dans le sens où cela a souvent été rapporté. Dans le journal magique de Mary Butts et aussi dans celui de Crowley, ils relatent le fait qu’ils aient voulu pratiquer un ancien rituel païen en faisant copuler un bouc avec Leah Hirsig (une des Scarlet Woman de Crowley). Cela ne fût pas satisfaisant car le bouc n’a jamais voulu…

Leah Hirsig (une des "scarlet women" de A.Crowley)